Il y a de grandes chances que vous ayez déjà visionné la célèbre conférence Ken Robinson, à Ted talk en 2006 intitulée «Do Schools Kill Creativity» («Les écoles tuent-elles la créativité?»). C’est en effet la vidéo la plus populaire de toute l’histoire de Ted. Elle a été regardée plus de 50 millions de fois, par environ 300 millions de personnes dans plus de 150 pays. L’engouement manifeste pour cette conférence révèle à quel point l’éducation est un sujet qui pose débat aujourd’hui à l’échelle planétaire.

Une fois que Ken Robinson avait sensibilisé le monde au sujet de la créativité et de la place qui lui était attribuée dans l’éducation, il a collaboré avec Lou Aronica pour publier Creative Schools (Écoles créatives) en 2016. La conférence mentionnée plus haut, tout comme Creative Schools, s’inscrit dans cette révolution éducative dont Sir Ken Robinson est l’un des grands meneurs.

Une révolution éducative

Sir Ken Robinson est professeur, auteur, et a été conseiller auprès de plusieurs gouvernements en Asie et en Europe. Il a été fait chevalier par la Reine d’Angleterre en 2003, a été acclamé en 2011 par le magazine Fast Company comme «l’un des plus grands penseurs dans les domaines de la créativité et de l’innovation» et listé parmi les «Thinkers50», c’est-à-dire les 50 plus grands leaders d’opinion du monde.

L’essentiel du message du professeur, dans la conférence qu’il présente à Ted est que, bien que nous soyons tous nés avec des talents naturels, nombreux sont ceux qui laissent tomber ces aptitudes en cours de parcours scolaire.

Pourquoi beaucoup d’enfants délaissent-ils leurs talents?

Selon Ken Robinson, les talents ne sont pas assez reconnus par l’environnement de l’enfant. Il met l’accent sur la responsabilité de l’école en particulier. Parfois, l’enfant n’est pas simplement confronté à de l’indifférence mais il peut meme être stigmatisé pour ses aptitudes particulières.

Pour un enfant qui a des difficultés dans les matières dites «nobles», c’est catastrophique. L’enfant en conclut qu’il est un incapable. Nombreux sont ceux qui se dévalorisent ainsi et l’humanité entière pâtit d’une perte incommensurable de potentiel.

Creative Schools est un manifeste pour donner un nouveau souffle à nos écoles.

Creative Schools est un manifeste en faveur d’une éducation qui pourrait remédier à cette indifférence envers les talents. L’ouvrage nous rappelle, s’il en était besoin, l’insatisfaction grandissante parmi les élèves et étudiants, les parents et professeurs, la frustration de ces derniers, les taux alarmants d’enfants qui quittent l’école sans qualification, le stress considérable subi par certains élèves et étudiants, la valeur en chute des diplômes et la violence à l’école.

Comment remédier aux maux dont l’école est accablée ? Deux courants de pensée s’opposent.

Certains arguent que le système éducatif actuel est sain mais ne marche plus aussi bien qu’avant parce que le niveau a baissé. Ils pensent qu’il faut redonner à notre système d’éducation l’efficacité d’antan en retournant à ses valeurs fondamentales. Les divers gouvernements se concentrent particulièrement sur les résultats du test international de PISA et sont soucieux de les voir s’améliorer. Ils occultent les problèmes cités plus haut en donnant une place grandissante aux tests, qui conduisent à un enseignement presque essentiellement orienté vers ces derniers et allouant peu de temps aux divers types d’apprenants, à leurs rythmes variés, à leur créativité naturelle et leurs talents. La conséquence est que les problèmes que l’on voulait résoudre se multiplient encore davantage.

D’autres, tels que Ken Robinson et Lou Aronica pensent qu’il est urgent de faire preuve d’innovation. Si l’on veut soigner l’école et l’université des maux dont elles sont accablées, il s’agit non pas de faire la même chose en mieux mais de faire différemment. Tout ces maux sont, pour les auteurs, l’héritage d’un système éducatif qui a vu le jour à une époque où le monde était bien différent, à l’ère de la révolution industrielle.

Nous «fabriquons de bons travailleurs plutôt que de bons penseurs.»

Le but du mode d’éducation apparu lors du milieu du 18ème siècle était de répondre aux besoins de l’économie industrielle émergente. Il était nécessaire de façonner une main d’œuvre capable de suivre des instructions, d’être ponctuelle et de se soumettre à l’autorité sans se plaindre. Ceux qui n’étaient pas capables de répondre à ces attentes étaient considérés comme des bons à rien, châtiés et rejetés.

On reconnaît bien là deux principes de l’ère industrielle : la production en masse de produits identiques et le rejet de ce qui n’est pas conforme. Pour Sir Ken Robinson, les conséquences n’ont rien de surprenant :

«Si nous nourrissons un système éducatif qui repose sur l’uniformisation et la conformité et supprimons l’individualité, l’imagination et la créativité, il ne faut pas s’étonner si c’est exactement ce que nous obtenons».

Ken Robinson ne rejette pas l’ensemble des écoles et tout le système éducatif en bloc. Il reconnaît que des millions d’individus, dont lui-même, ont bénéficié d’une éducation gratuite et qu’elle est un moteur d’ascension sociale mais il est de l’avis que beaucoup ont à payer le prix d’une éducation uniforme et obsolète.

Comment former alors les enfants aujourd’hui ?

Notre monde a radicalement changé. Nous ne sommes plus à l’ère de la révolution industrielle mais au cœur de la révolution digitale, où nous faisons face à des défis sans précédent et de plus en plus complexes. Pour pallier cela, les employeurs recherchent une main d’œuvre douée d’adaptabilité et capable de trouver des solutions innovantes à des problèmes nouveaux.

Sir Ken Robinson cite Andreas Schleicher, directeur Education à l’OCDE :

Nous ne sommes plus payés «pour ce qu’on sait. Google sait tout. [Nous sommes payés] pour ce que nous faisons avec ce que nous savons.»

Les employeurs sont nombreux à penser qu’il est urgent que l’école se transforme pour que les candidats n’acquièrent pas seulement des compétences techniques et des connaissances spécifiques mais aussi et surtout pour qu’ils soient en mesure d’analyser de manière critique, de collaborer, de communiquer, de résoudre des problèmes et d’être créatifs.

Vers une éducation plus personnalisée

De nos jours, il est monnaie courante de tout personnaliser depuis les téléphones avec les applications jusqu’aux pages Facebook en passant par nos vêtements. La personnalisation est un processus qui a tout investi ou presque. L’éducation reste un domaine qui n’est toujours pas concerné par cette tendance à la personnalisation des services et produits. Pourtant, c’est le domaine où il est dans doute le plus urgent d’agir. Il est temps de reconnaître que l’intelligence est variée, que les élèves apprennent à des rythmes différents, de célébrer la diversité et les talents de chacun et d’habituer les enfants et jeunes adultes à utiliser leur créativité et leur imagination pour trouver des alternatives.

La personnalisation de l’éducation n’a rien de révolutionnaire. Ses racines sont ancrées dans l’histoire de l’éducation de John Locke au XVIIe siècle en passant par Jean-Jacques Rousseau et Maria Montessori jusqu’à Noam Chomsky. De plus, il n’a jamais été aussi facile de mettre en application les principes d’éducation personnalisés grâce aux nouvelles technologies.

Ken Robinson et Lou Aronica étudient le cas d’écoles créatives, où les professeurs enseignent selon les principes d’éducation personnalisée et se penchent sur les résultats, qui sont époustouflants. Il nous montre en particulier combien l’enseignement des arts permet de réengager des élèves démissionnaires et de relancer leur scolarité pour les mener vers la réussite.

Améliorer l’école en relevant tout simplement le niveau et en conservant notre système obsolète ne nous permettra pas de relever les nouveaux défis auxquels nous sommes confrontés. Nous vivons des changements révolutionnaires auxquels il est important de répondre par une révolution éducative. Cette révolution est en train de se produire et n’est pas menée d’en haut, par les gouvernements qui cherchent à renforcer les standards mais d’en bas, par ceux qui, au jour le jour, vivent notre système éducatif, des professeurs et des parents. Ken Robinson et Lou Aronica nous demandent, en tant que parents et enseignants, d’être le changement.

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